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Mr Jean FRACCHIOLLA, Professeur agrégé de l’université, Directeur de l’Alliance Française de Parme, il  a été directeur de l’Institut culturel Français de Palerme .

 

SICILITUDE

 

   SICILITUDE C'est à Leonardo Sciascia, le grand écrivain de Racalmuto (Agrigente) et génial analyste et dénonciateur du phénomène "mafia", que revient la paternité de ce néologisme, qui essaie de concentrer, en un seul terme, l'esprit, les traits et les caractéristiques souvent contradictoires et paradoxaux de cette île, la Sicile, si connue et pourtant si mystérieuse encore, qui oscille entre opulente splendeur et misère et qui flotte au carrefour de l'Europe, de l'Afrique et de l'Orient.

   Sicilitude : sifflement d'une balle vengeresse qui s'échappe d'un canon de "lupara" (1) ou de pistolet et qui tue (2) en allant s'amortir avec un bruit sourd et mou dans une poitrine ou un crâne humain. Mais aussi joie bruyante et comme ensoleillée du mot "Sicile" et douceur d'un horizon où s'éteint dans une magnificence dorée un soleil orange et pourpre.

    Sicilitude, c'est aussi presque "sollicitude", hospitalité au faste généreux, prodiguée sans compter à celui qu'on accueille, mais égale- ment "solitude", solitude triangulaire aux aspérités hostiles, solitude assumée d'une île qui, depuis des millénaires, a dû subir l'oppression, les exactions, la violence et les abus des multiples envahisseurs qui ne pouvaient  manquer de la convoiter, elle, offerte au carrefour des routes, au centre de la Méditerranée, havre riche et hospitalier, destiné à étancher la soif et les désirs de tous ceux qui désiraient s'en emparer. Sicules, Sicanes, Elymes, Phéniciens, Grecs, Romains, Arabes, Normands, Français, Espagnols tour à tour l'ont occupée et exploitée, en imprimant sur son sol les traces profondes, encore visibles et fraîches de leur art et de leur civilisation. Quelle autre île peut se vanter de posséder autant d'œuvres  et de  chefs-d’œuvre de toutes ces cultures qui se sont succédé : les plus beaux temples grecs sont en Sicile (Agrigente, Ségeste); les Romains y bâtirent de somptueuses villas (Piazza Armerina); les théâtres gréco-romains y fleurissent; les arabes  y construisirent de magnifiques palais et jardins, les normands des forteresses imprenables; les espagnols la baroquisèrent à jamais en la peuplant d'églises et de demeures à la délirante somptuosité...

    Comment s'étonner alors de cette méfiance initiale silencieuse et ironiquement hostile avec laquelle vous dévisagent certains siciliens, qui s'imaginent encore, en vous voyant, touriste naïf et envahissant, que vous allez leur voler leur âme, leurs biens ou leur femme ? Et en même temps de cette folle générosité avec laquelle ils vous comblent, comme pour se faire pardonner d'avoir douté de vous, lorsqu'ils découvrent en vous l'ami sincère et bienveillant qui vient comprendre et partager leurs problèmes?

    Sicile, terre de contrastes et de tous les paradoxes, terre forcément baroque : la touffeur intenable des étés écrasés par un soleil impitoyable; le feu du sirocco qui s'introduit sournoisement dans les demeures et enflamme l'air. Mais aussi la douceur veloutée des nuits printanières et la fraîcheur apaisante des flots hospitaliers qui cernent l'île d'un horizon bleu. Ainsi que la délicieuse volupté des glaces et des sorbets parfumés, des "granite" au citron ou au lait d'amandes, des pâtisseries onctueuses et fastueuses qui fondent et s'épanouissent sur votre langue en subtils effluves et délicates saveurs.

    Terre où le bruit et la vie triomphent avec emphase, souvent avec des accents mélodramatiques ou tragiques, mais où le silence et la mort, qui singe une vie figée et grotesque, comme dans ce cimetière des  Capucins de Palerme, pèsent lourdement sur toute chose. La vie, la mort, mise en scène constante et théâtrale d'une exaspération qui n'en finit pas de se crisper. Et, entre les deux, la folie, seul refuge d'une impuissance qui frappe ceux qui sont opprimés et n'ont aucune voie de secours. C'est Pirandello, chez qui les masques, jusqu'au vertige, se posent sur les visages, à la recherche d'une identité toujours fuyante. C'est Bellini, "le cygne de Catane",  qui invente l'air féminin de la folie. Vincenzo Bellini, avec ses héroïnes mélancoliques et asservies au devoir familial, à la loi patriarcale.

Quelle autre issue auraient-elles que d'exhaler ce pur chant mélodieux de souffrance et d'impuissance  résignées et ensuite passer à trépas dans un instant d'extrême pâmoison ?

 Et que dire de cet orgueil solipsiste du sicilien qui se prend pour un génie ou pour un dieu. Dans "Le Guépard" de Giuseppe Tommasi di Lampedusa, le prince Salina, brillant esthète et intellectuel, analyse parfaitement ce trait de caractère du sicilien, lors de son entrevue avec Chevalley, le politique-ambassadeur piémontais qui vient lui proposer d'entrer dans le nouveau sénat.

 Et la mère sicilienne : Mamma santissima (en deux mots), c'est la mère sainte, forte, porteuse de toutes les vertus familiales de dévouement, d'amour, de courage, de générosité, sur laquelle repose la tribu parentale sicilienne. La mère intouchable et vénérée. Mais"mammasantissima" (en un seul mot), c'est aussi l'autre nom de la mafia, autre mère celle-là, synonyme de pouvoir arbitraire, fondé sur la corruption, la force dominatrice, les bas intérêts du gain avide, la violence et la mort, exercées presque comme un jeu, une partie de cartes ou d'échecs.

    Sicilitude : lucidité d'un peuple étonnant d'intelligence et de talent qui s'enferme toutefois dans le refus et l'immobilisme car, plus qu'aucun autre, il a un sens suraigu de la précarité et de la vanité, et donc de l'inutilité de toute action et de toute chose.

    Sicilitude : c'est enfin la force et la faiblesse d'une île qui s'offre et se refuse. Elle s'offre à celui qui fait l'effort d'aller vers elle et, forçant les portes et les lieux, sait l'apprécier. Elle s'offre au touriste, nouvel envahisseur moderne mais moins violent que tous ceux qui, au cours de sa longue histoire, l'ont colonisée et dépouillée, à condition qu'il ne se laisse pas décourager par les horaires d'ouverture fantaisistes des musées et des églises, par l'absence de gardiens et de clefs qu'il faut aller chercher soi-même chez un concierge absent ou invisible.

Elle s'offre en somme avec parcimonie, sans publicité martelante et tapageuse,  à ceux qui savent la mériter. Avec ses richesses naturelles et culturelles, avec ses sites, ses plages, ses monuments et ses musées, la Sicile pourrait multiplier au moins par dix le nombre des touristes qui la fréquentent. Mais le souhaite-t-elle vraiment ?

C'est la raison pour laquelle des routes et des autoroutes intérieures, commencées dans les années '60 du siècle dernier, sont encore inachevées, des quartiers ou des palais de Palerme qui ont souffert des bombardements de la dernière guerre mondiale, n'ont jamais été relevés et que le fameux pont mythique qui devrait franchir le détroit de Messine et ouvrirait ainsi l'île à un trafic beaucoup plus intense, restera à l'état de projet.

    La Sicile veut s'ouvrir à l'Europe, c'est le vœu "officiel" qu'on entend un peu partout dans l'île, mais communautarisme et alltermondialisme aidant, elle continue aujourd'hui à vouloir sauvegarder son identité et ses traditions qu'elle défend  bec et ongles. Elle veut éradiquer la mafia mais est encore jugulée par elle et soumise à sa loi, dans les méandres de procès interminables et retors.

    Cette "Trinacria", ce triangle à la pointe de la botte italique, relié à elle mais qu'elle semble, par un coup de pied insouciant ou volontaire (?), vouloir envoyer au loin, comme on ferait d'un ballon un peu encombrant, ce triangle, qui s'étend au carrefour de la Méditerranée, est le centre de toutes les contradictions et de tous les paradoxes.

Que lui souhaiter ?  C'est elle en définitive, dont le régime économico-politique est encore semi-indépendant de l'Italie, qui décidera de son sort.

    Cette Sicile, qui intrigue et fait tant parler d'elle, continue cependant de fasciner, de distiller son charme et ses mystérieux sortilèges sur tous ceux qui l'approchent. Et cette "Sicilitude" se referme comme sur elle-même, sur un noyau dur qui reste impénétrable à toute approche raisonnable et cartésienne. C'est peut-être ce que souhaitait inconsciemment Sciascia en forgeant ce terme qui est l'objet de tant de sollicitude.

                           

Jean FRACCHIOLLA

 

(1) lupara : fusil à canon court particulièrement employé dans les délits de la mafia.

(2) "tue" : référence directe à la syllabe «tu »contenue dans "sicilitude".

 Jean_Fracchiolla_e_Enzo_Sellerio_50KO.jpg

Jean Fracchiolla  à Aix en Provence , en compagnie de Enzo Sellerio grand photographe palermitain qui a fondé avec son épouse Elvira Giorgianni Sellerio la maison d'édition Sellerio.

 


Date de création : 31/08/2011 @ 11:50
Dernière modification : 23/02/2013 @ 15:12
Catégorie : Rubriques - Nos amis écrivent pour vous...
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Réactions à cet article

Réaction n°1 

par Tosca le 30/10/2011 @ 14:58
Sicilitude, sollicitude, solitude et aussi similitude et... les limites de toute île, caressée par la mer, protégée par la mer, éloignée par la mer. L'île un royaume à part. La Sicile encore plus à part, avec sa langue, ses codes difficiles à déchiffrer..... mais partie aussi de ce Mare Nostrum  berceau de notre culture...

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